Le 25 février 2026, Reuters rapportait que Google prépare des tests majeurs sur ses pages de résultats en Europe. Des services de recherche verticale concurrents y apparaîtraient aux côtés des propres produits de la firme, d’abord sur les requêtes hôtelières, puis sur les vols et les restaurants. Ce n’est pas une initiative spontanée. C’est la réponse directe à des charges formelles émises par la Commission européenne en mars 2024, fondées sur le Digital Markets Act, après deux ans de propositions rejetées et €9,71 milliards d’amendes accumulées depuis 2017.
Ce que le DMA reproche concrètement à Google
Le Digital Markets Act, entré en vigueur en mars 2024, interdit aux gatekeepers (contrôleurs d’accès) de favoriser leurs propres services dans leurs résultats au détriment de concurrents comparables. Google, désigné gatekeeper pour son moteur de recherche, est accusé d’auto-préférencement : Google Shopping, Google Hotels et Google Flights apparaissent systématiquement en tête des résultats avant tout service tiers comme Booking.com, Kayak ou Skyscanner, sans que ce classement soit justifié par des critères transparents.
La Commission européenne a formalisé ces griefs en mars 2024. Le principe est simple : un gatekeeper ne peut pas être à la fois arbitre et joueur. Google contrôle la page de résultats et y place ses propres produits en premier. C’est précisément ce que le DMA cherche à corriger, par voie réglementaire d’abord, par amende si nécessaire.
Comment fonctionnent les tests prévus ?
Selon Reuters, le format testé afficherait par défaut les services de recherche verticale (VSS, pour Vertical Search Services) les mieux classés directement dans la page de résultats Google. Pour une requête « hôtel Paris », des agrégateurs comme Booking.com, Expedia ou Kayak seraient bien placés dans les résultats, aux côtés de Google Hotels. Les prestataires qui transmettent leurs inventaires en temps réel via des flux de données (hôtels, transporteurs aériens, chaînes de restauration) pourraient se positionner au-dessus ou en dessous de cette liste de VSS selon leur pertinence.
Le test commence par l’hébergement. Les vols et les restaurants suivraient dans une seconde phase, sans calendrier précis. Ce séquençage par verticale n’est pas anodin : c’est précisément dans le voyage en ligne que les effets du self-preferencing sont les mieux documentés et les plus mesurables.
Le modèle proposé ressemble à ce que la Commission exigeait dans ses charges de mars 2024 : un traitement équitable et non discriminatoire entre les services de Google et les services tiers comparables. La différence avec les anciennes propositions rejetées tient au positionnement par défaut. Avant, Google expérimentait des mises en page qui réduisaient la visibilité de ses propres résultats enrichis sans pour autant donner de visibilité aux concurrents. Le nouveau format placerait explicitement les VSS tiers dans la page, pas en marge.
Un historique de propositions rejetées
Google n’en est pas à sa première tentative. Depuis les charges de mars 2024, l’entreprise a soumis plusieurs séries de propositions de mise en conformité, toutes rejetées. En novembre 2024, Google avait testé un format « liens bleus classiques » pour les recherches hôtelières, supprimant les cartes et les listes de résultats enrichis. Le résultat : une chute immédiate du trafic vers les hôteliers sans que les concurrents bénéficient d’une visibilité accrue.
En décembre 2024, une coalition de plus de 20 plateformes européennes de comparaison a publié une déclaration commune. Ces sites, dont plusieurs opèrent dans les secteurs du voyage et de l’assurance, estimaient que les modifications proposées par Google « ne répondaient pas aux violations fondamentales du DMA. » L’industrie hôtelière avait déjà documenté la progression de Google Hotels : adopté par 37% des établissements européens en 2013, il couvrait 80% du marché en 2023, selon les données recueillies par EU Travel Tech.
Les chiffres que les tests doivent corriger
Les données publiées par Mirai en mai 2024 donnent une idée de ce que le self-preferencing a coûté au secteur hôtelier. Dans les zones géographiques soumises au DMA, les hôtels ont enregistré une baisse de 30% des clics sur leurs réservations directes et une chute de 36% des réservations directes effectives, comparé aux marchés hors DMA durant la même période. En clair : les tests antérieurs de Google, censés améliorer la conformité, ont empiré la situation pour les prestataires.
Du côté des sanctions, l’exposition d’Alphabet est considérable. Le DMA prévoit des amendes pouvant atteindre 10% du chiffre d’affaires mondial. Avec un revenu annuel d’environ 350 milliards de dollars en 2024, une amende maximale représenterait 35 milliards de dollars. Alphabet a déjà accumulé €9,71 milliards d’amendes depuis 2017, dont €2,95 milliards prononcées en septembre 2025 pour des violations dans l’adtech. La pression financière est réelle. Google a jusqu’ici préféré tester et négocier plutôt que de se conformer pleinement.
Ce que les procédures de janvier 2026 ajoutent au dossier
Il faut distinguer les tests annoncés par Reuters des procédures ouvertes le 27 janvier 2026 par la Commission : ces dernières portent sur deux autres obligations du DMA. La première concerne l’interopérabilité des fonctions Android avec des services tiers (article 6(7)), notamment les assistants IA comme Gemini face à des concurrents. La seconde impose à Google de partager avec des moteurs de recherche tiers les données de ranking, requêtes et clics anonymisées, selon des conditions FRAND (fair, reasonable and non-discriminatory), en vertu de l’article 6(11).
Ces procédures de spécification ne constituent pas un constat de violation. La Commission dispose de six mois pour conclure et trois mois pour communiquer des mesures provisoires à Google. Elles formalisent le dialogue réglementaire sur des points précis que Google n’a pas encore satisfaits, sans préjuger de l’issue.
L’article 6(11) est particulièrement intéressant dans ce contexte. Il obligerait Google à fournir aux moteurs de recherche concurrents, comme Bing, Qwant ou Ecosia, un accès aux données anonymisées de requêtes, clics et classements selon des conditions FRAND. Ces données sont précisément ce qui permet d’entraîner et d’affiner des algorithmes de recherche. Les refuser, c’est maintenir un avantage structurel que même une page de résultats réformée ne peut pas entièrement compenser.
Ce que révèlent ces tests, c’est surtout la durée du bras de fer. Deux ans de propositions rejetées, des amendes records, des procédures parallèles sur Android et les données de recherche : Google bouge. À son rythme. Les plateformes de comparaison européennes ont déjà annoncé qu’elles jugeraient les résultats sur pièces, pas sur les annonces.